damián valdés dilla
« il y a d’autres mondes … »
Damián Valdés Dilla construit des villes comme on se reconstruit soi-même. Quand il ne fabrique pas des engins fantastiques comme moyens métaphoriques d’évasion. C’est son quartier d’Alamar, à la Havane - paysage déshérité aux immeubles soviétiques dressés face à la mer – qui semble être devenu la matrice parfaite pour nourrir des rêves d’ailleurs.
Tout commence lorsqu’il a 17 ans et que ses crises de schizophrénie paranoïde lui ferment les portes de l’école, en même temps que son isolement social nourrit peu à peu son besoin d’échappatoire. Les rebuts, témoins d’un monde effondré et immobile, serviront à édifier ses tours et autres moyens de locomotion. Les premières, denses et verticales, saturent l’espace comme pour conjurer le vide. Les seconds paraissent vouloir abolir les distances et réactiver le rêve d’Icare. Toutes manifestent une foi inébranlable en la capacité de l’homme à s’affranchir des aliénations et à échapper aux assignations à résidence. Fût-ce par le rêve.
Ces constructions relèvent d’une forme d’hétérotopie — des lieux autonomes, régis par leurs propres lois — où le réel est déplacé plutôt que fui. L’évasion, ici, n’est pas sortie du monde mais reconfiguration intérieure. Il y a du Facteur Cheval et du Bodys Isek Kingelez chez Valdes-Dilla, voire du Piranèse. Plus encore lorsqu’on se rappelle que cet architecte visionnaire du XVIIIe siècle avait fabriqué ses fameux candélabres en utilisant lui aussi des débris, ceux provenant des fouilles de la villa d’Hadrien.
Par la suite, le passage au dessin marque un tournant. Là où ses assemblages tenaient par un enchevêtrement triomphal, ses vues urbaines imposent leurs perspectives vertigineuses et leur organisation rigoureuse, le trait tentant de stabiliser ce que la matière débordait. Même si l’artiste s’ingénie parfois à perturber cet ordre en y insérant des scènes de chaos et de destruction. Cependant, ses métropoles demeurent traversées de flux incessants et radicalement vides de présence humaine. Comme si l’homme s’était retiré au profit d’un système autonome. À moins que Valdés Dilla n’ait voulu s’y ménager un espace de projection.
Loin d’être marginale, une telle œuvre engage l’histoire de l’art en son point le plus sensible : celui où créer ne signifie plus produire pour autrui, mais rendre le monde — fût-il intérieur — simplement habitable. Car, comme l’écrivait Éluard « il y a d’autres mondes, mais ils sont dans celui-ci ».
Dans l’œuvre de Damián Valdés Dilla (1970–), la ville devient un espace mental, fragmenté et recomposé. À partir de matériaux modestes ou du dessin, il développe des architectures denses, traversées par des machines et des moyens de transport. Inscrit dans le contexte de l’art brut cubain, son travail naît d’un rapport contraint à l’espace et au quotidien. Présenté à l’international depuis les années 2010, il figure aujourd’hui dans plusieurs collections publiques et privées, dont celle du Musée national d’Art moderne – Centre Pompidou.