in abstracto
#4
En art brut, l’abstraction ne parle jamais d’une seule voix. Tantôt elle révèle un ordre invisible, tantôt elle accompagne une croissance organique, tantôt elle condense le monde jusqu’au signe. Par ailleurs, comme le souligne Jeanette Zwingenberger, “Le mystère des œuvres réside dans leurs logiques autonomes. Celles-ci constituent un système autopoïétique : produite selon les conditions de sa propre intelligibilité, l’œuvre instaure un monde dont les lois émergent de son organisation interne plutôt que d’une référence extérieure.”
Les compositions de Julius Bockelt, d’Aníbal Brizuela, d’Albert Moser, de Bjarni H. Thorarinsson ou de l’anonyme français de la fin du XIXe siècle relèvent moins de la géométrie qu’elles ne donnent corps à un ordre latent. Plus foisonnante, l’écriture graphique d’Alexandro Garcia déploie quant à elle une mécanique cosmique dont les ramifications prolongent ces compositions ad libitum. À rebours de cette précision architectonique, les modulations de Joseph Lambert laissent les strates se déposer lentement, tandis que les gouttes diaprées de Jan Bratr scandent la surface comme autant d’unités élémentaires.
Ailleurs, le visible se découvre plus qu’il ne se construit. Les entités d’Isabel Alemán Corrales se tiennent au seuil de la figuration, quand les prières volutées de Jill Gallieni ou les entrelacs ectoplasmiques de Raphaël Lonné semblent croître d’eux-mêmes, faisant surgir d’innombrables présences sans jamais les fixer tout à fait. Cette même poussée traverse les émanations végétales de Marcello Cammi, les champs lyriques de Beverly Baker ou encore les « œufs » d’Henri Ughetto, sur lesquels le motif se répète, se divise et prolifère selon une logique presque cellulaire.
Plus loin, l’abstraction se fait concentration. Les assemblages de matériaux pauvres de Franco Bellucci exhalent une énergie première, tandis que quelques affleurements de graphite suffisent à Michel Nedjar pour convoquer l’animalité. Chez Leopold Strobl, c’est davantage l’oblitération qui rend tangible. Enfin, Jacqueline B. et Ramón Losa confient aux espaces vacants une fonction aussi essentielle qu’aux signes qui les constellent. La première par la collision résolue d’îlots colorés, le second en maintenant dans un équilibre savant son champ d’apparitions.
Autant d’œuvres qui ne décrivent pas un monde mais en ouvrent un, rejoignant cette intuition d’Henri Maldiney selon laquelle l’œuvre d’art « est ce réel que nous n’attendions pas ».
Avec les artistes : Isabel Alemán Corrales, anonyme français (fin XIXe), Jacqueline B., Beverly Baker, Jan Bratr, Franco Bellucci, Julius Bockelt, Giovanni Bosco, Anibal Brizuela, Marcello Cammi, Alexandro Garcia, Jill Gallieni, Joseph Lambert, Raphael Lonné, Ramon Losa, Albert Moser, Michel Nedjar, Leopold Strobl, Bjarni H. Thorarinsson, Henri Ughetto…